onze jours avant la fin du monde

la vieille radio endommagée marchait encore, de peine et de misère, le son juste assez clair pour être intelligible, comme un long râlement avant de mourir. élane et ses ami.es avaient vu l’affiche pour l’événement, en faisant leur plus récente run de cueillette parmi les jardins abandonnés, en périphérie du centre-ville. en voyant le poster, les trois avaient eu, intérieurement, à peu près la même réaction : il fallait absolument savoir ce qui allait être dévoilé là, et c’était absolument impensable d’y assister en personne. le coût pour une seule entrée au salon de l’académie du pouvoir unitaire équivalait à cinq semaines de loyer pour la chambre où élane se déposait légalement chaque nuit pendant le couvre-feu, entre vingt-et-une et quatre heures, pour faire de l’insomnie. tous les événements officiels avaient lieu au salon, et élane autant que ses ami.es savaient que ce n’était pas une place faite pour elleux. ou en tous cas, qu’iels n’étaient pas fait.es pour une place comme ça. et d’entre les trois, flap en était plus particulièrement irrité.e :

« argh! encore un talk fucking important, pis nous on n’y a pas accès, juste à cause qu’on n’a pas le look pour rentrer au s.a.p.u.! » les bras dans les airs, en s’étirant pour essayer de défaire les tensions dans ses épaules, élane lui répondit d’un rire doux, avant d’ajouter : « pis surtout pas les moyens! » mais flap, visiblement énervé.e, ne trouvait pas ça drôle; l’injustice était trop grosse pour en rire.

« c’est vrai que c’est fâchant, flap, je suis d’accord avec toi. mais au moins, avec la vieille radio qu’élane a volé à l’entrepôt, on va pouvoir écouter la rediffusion des étincelles.

— je le sais ben, blue! pis c’est sweet qu’elles puissent se payer des entrées au s.a.p.u. pour se risquer à partager clandestinement les événements pour le monde comme nous.. mais je sais pas, c’est une question de principe. fuck! ça vous fâche pas, tout ça?! »

blue et élane hésitèrent avant de répondre. les deux connaissaient flap depuis longtemps, et savaient son sentiment de révolte profondément sincère. mais ses colères s’exprimaient généralement, à leur avis, de façon un peu trop impulsive. élane et blue sentaient souvent que flap manquait de résilience, tandis que flap, de son côté, leur avait plusieurs fois partagé, d’un ton exaspéré, que c’était décourageant de les voir aussi résigné.es. dans la petite chambre d’élane, le silence pesant qui remplissait rapidement l’espace autour de leurs corps fut bref, interrompu par une voix, un peu étouffée, qui surgit de la radio :

« sommes les étincelles. sommes au salon de l’académie du pouvoir unitaire, et comme toujours : ça pue. surveillance est élevée, plus qu’à l’habitude. quelques jeunes, apparemment entré.es sans payer, ont été violemment escorté.es vers les camions de la police. présentation des observateurs du soleil devrait commencer sous peu.

— câlisse! c’est sûrement la bande à gisèle, j’espère qu’iè’ vont être correct.es! déjà visiblement tendu.e, flap avait désormais la mâchoire crispée, les sourcils froncés et les paumes de ses mains s’agitaient lentement sur ses cuisses.

— comment ça se passe entre toi pis gisèle? est-ce qu’il a répondu au dernier poème que tu lui as envoyé? lui demanda blue, avec une intention d’apaisement.

— non. pis ça brasse encore un peu. je le sais qu’on va être dû.es pour une grosse jase bientôt avec lui pis ses deux autres amant.es… mais ça me tente pas!

blue hocha de la tête en direction de flap et lui lança un regard qui se voulait empathique, mais avant même qu’iel puisse prononcer un mot, la voix des étincelles jaillit à nouveau de la radio :

« présence policière, déjà abondante, reçoit des renforts. probablement triplée. rassemblement à l’extérieur en train de virer à l’émeute. exacerbation palpable, de part et d’autre. »

les ondes pirates des étincelles permettaient de ressentir, jusque dans la chambre d’élane, le chaos qui s’emparait progressivement du salon. sans surprise, flap était déjà sur ses pieds.

— est-ce que vous venez?! come on!
— … moi je suis fatigué.e, je pense que je vais rester ici pour ce soir… répondit blue de ce ton familier, à cheval entre l’affirmation de soi et l’hypervigilance, mélange improbable de confiance fragile et d’hésitation lorsque des limites sont exprimées par quiconque a intériorisé que c’était un geste risqué. la porte menant vers la salle du téléporteur était déjà en train de se refermer derrière flap, parti.e en trombe. élane, qui connaissait bien les défis de blue quant au fait de dire non, face à la peur de déplaire, tout ça, se glissa doucement vers son ami.e et, suite à un échange de regards pour valider son consentement, vint enlacer blue en guise de réconfort et lui souffla, le plus légèrement du monde : « bravo. »

toujours en position câlin, blue remercia élane pour son soutien et lui partagea à quel point c’était précieux de se sentir vu.e, même momentanément. peu à peu, le silence redevint paisible. leurs respirations se synchronisèrent. le calme qui se déposait dans la chambre tranchait avec l’agitation intense qui s’écoulait toujours par la radio. puis, la voix revint les arracher à ce moment de vulnérabilité : « observateur du soleil s’approche du podium. transférons le signal au son de la console principale. »

une voix de vieux, étrangement mielleuse et sèche à la fois, prononça, le plus calmement du monde, les mots qui allaient les hanter jusqu’à la toute fin : « notre soleil s’éteindra dans onze jours. »

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